Les mains qui dansent
La rubrique "les mains qui dansent" est destinée à ceux qui expriment avec leurs mains leur solidarité avec les populations oubliées vivant en zone contaminée autour de Tchernobyl.
Son titre vient d'un souvenir d'enfance que je raconte ci-dessous et qui résume mon admiration pour le travail manuel "bien fait":
(relire de R.M. Pirsig le "traité du zen et de l'entretien des motocyclettes"
"Tout cela dans le silence et la concentration. Avec l’élégance du geste née de la longue habitude qui transforme les gestes en ballet."
Tous les enfants de l'époque se souviennent encore des semelles de bois des galoches qui résonnaient dans les rues et les classes d'école. Je n'ai pas souvenir que nous en ayons jamais porté. Comme son père, papa ressemelait les chaussures de la famille avec du cuir.
Il avait hérité de grand-père ses outils de cordonnier : l’enclume fichée sur son billot, les alènes pour percer le cuir, le fil enduit de poix, la râpe, les emporte-pièces à frapper et le marteau de cordonnier. Tout un attirail auquel nous n’avions pas droit de toucher à cause du tranchet : une lame très aiguisée qui servait à découper le cuir. C’est dire que lorsque papa sortait cette boîte pour réparer nos chaussures c’était le spectacle ! Et lorsque par insouciance, nous avions attendu le trou qui montrait la chaussette, nous avions droit au spectacle complet.
Il commençait par le démontage des semelles. A la tenaille d’abord puis au tranchet pour couper les fils qui retenaient la semelle souple. Suivait alors le traçage et le découpage du cuir dans les feuilles où les découpes antérieures témoignaient de notre croissance. Les découpes s’imbriquaient, il fallait le moins de chutes possibles. Commençait alors le travail de cordonnier : la couture au fil de poix de la semelle souple sur la jupe de la chaussure. Deux points en avant, un point en arrière pour faire une couture régulière vue du dessus de la chaussure. Tout cela dans le silence et la concentration. Avec l’élégance du geste née de la longue habitude qui transforme les gestes en ballet.
Venait alors la musique du cordonnier : papa avait calé le billot entre les jambes et enfilé la chaussure sur l’enclume, préparé la boîte de pointes - ces petits clous argentés et pointus qui se sauvaient si facilement et que nous avions charge de retrouver – avait pincé une petite réserve de pointes entre ses lèvres. Le concert du marteau pouvait commencer. C’est là qu’on reconnaît l’artisan. En effet, il faut que la pointe se recourbe sur l’enclume. Il faut donc incliner le clou mais pas trop sinon la tête dépassera de la semelle. En plus la « semence » du cordonnier est petite - rien à voir avec celle du tapissier - et le coup de marteau doit être précis sous peine d’écraser le doigt. Avec papa c’était magique : deux ou trois petits coups pour planter la semence puis à nouveau deux ou trois coup fermes et rapides et hop, c’était fait.
C’est alors qu’il faut remarquer un geste car c’est un geste d’amour du travail bien fait : papa retirait la chaussure passait la main sur la semelle brillante et bombée et vérifiait la couronne des pointes. Pas une tête ne dépassait, pas une pointe n’accrochait à l’intérieur de la chaussure. Le plus délicat était fait. Il restait à remettre la semelle intérieure, éventuellement réparée ou refaite, à rogner les bords de la semelle au tranchet, à les enduire de cire fondue noire pour étanchéifier la chaussure, à poser les fers au bout de la chaussure et au talon pour éviter l’usure et papa nous présentait la chaussure toute neuve.
Un seul mot pour clore la leçon : « çà te va ? »